La Division au combat   (Récits anecdotiques)

La 7° Batterie du 3° Groupe du R.A.C.M. au Fort d'Artigues

24 août 1944. — La ville de Toulon est entre nos mains, mais, dans quelques forts, les boches résistent encore. Dans le secteur de la 9° D.I.C. le fort d'Artigues tient toujours, les tirailleurs du 6° R.T.S. sont magnifiquement montés à l'assaut dans l'après-midi du 24 ils sont parvenus jusqu'aux fossés du fort, mais là, bloqués à courte distance par le tir des défenseurs bien abrités, ils ont été contraints de se replier. Aussi, le Commandement a-t-il décidé de faire exécuter, avant toute autre action de notre Infanterie, de puissants tirs d'artillerie afin d'abrutir la garnison de l'ouvrage.

Aussi bien, au début de l'après-midi du 24, la 2° Section de la 7° batterie du III/R.A.C.M. (Adjudant Monteil, Chef de Section, Maréchal des Logis Jacquot, Chef de la 3° pièce, Maréchal des Logis Pitiot, Chef de la 4° pièce) conduite par le Sous-Lieutenant Daniel a quitté sa position de batterie à la sortie de Solliès-Pont et est venue s'installer sur les superstructures du fort Sainte-Catherine, tombé dans la matinée entre nos mains, et qui n'est qu'à 600 mètres du fort d'Artigues.

De là, on sera bien placé pour tirer à vue directe. Mais, pour accéder aux  superstructures de Sainte-Catherine, il n'y a au fond d'un dédale de bâtisses, qu'une rampe étroite à forte pente et à virages en angle droit ; il faut décrocher les pièces avant d'arriver au fort, les accrocher à une Jeep, puis la Jeep tirant, les pelotons de pièce poussant, les canons s'acheminent lentement vers les parapets sur lesquels les pièces sont hissées à bras. Tout ceci se fait sous le feu, feu de mousqueterie partant des maisons avoisinantes, feu de mitrailleuses, partant du fort d'Artignes. Ensuite, il faut abattre, un talus pour permettre le tir à vue : le cubage de terre à enlever est important, le Chef d'Escadron Bourgoin, Commandant - Adjoint du Groupe  s'adresse aux F.F.l. locaux, qui fournissent une corvée.

Toute la nuit, on travaille avec ardeur.
Au matin tout est prêt. Le Colonel Salan, commandant le 6° R.T.S. et le Chef d'Escadron Bourgoin ont réglé l'emploi de l'Artillerie : la section de la 7° Batterie tirera à vue directe sur le fort et y ouvrira les brèches pour permettre l'assaut des tirailleurs. Le reste du groupe agira par concentrations brutales. Enfin un groupe de 155 du R.A.C. A.O.F, tirera sur les superstructures du fort.

9 heures. L'action commence. Les 10 pieces du III/R.A.C.M. sont réglées une par une sur le fort par le Capitaine Guaydier, commandant la 7° batterie, qui a rejoint sa 2° section; les pelotons de cette section s'impatientent : "A quand notre tour", disent les hommes, et on a toutes les peines du monde à les faire mettre à l'abri.

10 heures. C'est le tour de la section.  Le Sous-Lieutenant Daniel règle les 2 pièces sur les objectifs que lui a indiqués le Commandant Bourgoin. Le tir est d'une terrible efficacité, les pointeurs (Brigadier Martineau à la 3° pièce, Canonnier Piquer à la 4° pièce) font merveille. Un boche qui faisait le guet, rentre précipitamment dans le fort : un échafaudage de caisses qui pouvait constituer un observatoire dans un angle du fort, est culbuté, les parois du fort sont crevées, des brèches importantes y sont faites; les superstructures sont rasées; le fort disparaît par moments dans un nuage de fumée. Des boches qui occupaient des emplacements de combat en avant du fort rentrent un par un dans les casemates.


12 heures. Une puissante concentration du III/R.A.C.M. sur le fort, puis un temps d'arrêt. La 2° section a tellement bien travaillé, qu'ordre est donné à la l° section de venir la rejoindre. Tout de suite, on prépare en hâte son emplacement. Le Maréchal-des-Logis Orini, artificier de la 7° batterie, rassemble tous les hommes disponibles (tirailleurs, munitionnaires, chauffeurs), qui à grands coups de pelles et de pioches, se mettent en devoir de frayer un chemin d'accès et de déblayer des plateformes de pièces.
Pendant ce temps, une précieuse découverte vient d'être faite dans le fort Sainte-Catherine: les plans détaillés du fort d'Artignues. Le Commandant Bourgoin, Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées dans la vie civile, détermine les points faibles du fort d'Artigues. Il appelle le Capitaine Guaydier et le Sous-Lientenant Daniel et leur faisant des croquis détaillés à grande échelle, il donne à chaque pièce son objectif, dose le mélange d'obus de rupture et d'obus explosifs, de fusées instantanées et de fusées à retard. Le Brigadier de tir Abela fait rapidement plusieurs copies de ces croquis; chaque pointeur aura la sienne.

14 heures. La l° section de la 7° batterie (Aspirant Quiquerez Chef de section, Maréchal-des-Logis Deschamps Chef de la 1° pièce, Maréchal-des-Logis Crouzet Chef de la 2° pièce), conduite par le Lieutenant Genthon, arrive à Sainte-Catherine. Les Tirailleurs du 6° R.T.S. donnent un coup de main pour hisser les pièces à leurs emplacements sur les parapets.

15 heures. — Les quatre pièces sont prêtes. Feu. Chaque pièce a sa part ; l'une balaye les superstructures du fort d'Artigues, deux autres approfondissent les brèches entamées le matin, la quatrième tire d'enfilade dans le fossé de contrescarpe profond de 12 mètres, qui donne accès aux casemates servant d'abri aux Boches. Ces tirs à vue directe alternent avec les concentrations des autres batteries du groupe et les tirs du groupe de 155. Tirer à vue directe à 700 mètres, voir son objectif: Chefs de pièce et servants sont pleins d'entrain. D'une pièce à l'autre, on se lance des défis, c'est à qui aura le plus de coups entrant dans les casemates, c'est à qui aura "la plus belle brèche".

Le fort ne réagit plus : il n'est plus qu'un volcan noyé de fumée dans un fracas assourdissant d'ex
plosions. Dans les casemates éventrées, les incendies font rage et les dépôts de munitions explosent par saccades violentes.

19 heures. On apprend que le fort se rend. Cris de joie ! Tout le monde s'asseoit sur les sommets de Sainte-Catherine et contemple le fort d'Artigues, où des incendies mêlés d'explosions continuent à faire rage dans la nuit qui tombe.
Des Officiers du 6° R.T.S. viennent complimenter les bigors pour leur beau travail, qui a rendu inutile toute nouvelle attaque par l'Infanterie.

26 août 1944. — Reddition officielle du fort d'Artigues. Le Colonel Salan a tenu à ce que les cadres de la 7° batterie y assistent. 440 prisonniers allemands défilent, puis chacun va voir de près, le travail fait par les pièces.
Vers midi, au milieu de la joie et de la fierté générales, la 7° batterie rejoint le reste du groupe. 

Le Père Fourny, aumônier de l'A.D., a passé la journée du 25 avec la 7° batterie, dont l'action l'a tellement enthousiasmé, qu'il va faire broder, chez des religieuses voisines, une cravate pour le fanion de la batterie, cravate rouge portant en lettres d'or " Fort d'Artigues, 25 août 1944 ". 

27 août 1944. — Les vainqueurs de Toulon défilent dans la ville. Accrochés à une baïonnette fixée au parebrise du Command-car de la 7° batterie, le fanion rouge et sa cravate " Fort d'Artigues, 25 août 1944 " claquent fièrement au vent.